Pages

CONTACT ÉMU AVEC L'AFRIQUE

Il a intimidé les Somaliens. Puis en a «apprivoisé» certains. Dave Hitt, marine de 25 ans, veut oeuvrer à la pacification.

MOGADISCIO
De notre envoyée spéciale


Tous mes amis de Baishore, New York, devraient venir ici. Cela leur ferait du bien de se sentir utiles, de découvrir des gens qui ont la même couleur de peau que nous et qui nous sourient. Moi, c'est mon premier contact avec l'Afrique, et je suis bouleversé. J'avais pourtant fait la guerre du Golfe. Mais ici, c'est différent.
Le lieutenant Dave Hitt, 25 ans, venu tout droit de son bataillon de Landing à Mogadiscio, ne cache pas son émotion après ce premier contact avec la capitale - fût-elle en ruine - d'un pays africain. Arrivé mercredi, c'est ce week-end qu'il a pour la première fois quitté la sécurité du périmètre de l'aéroport où les marines ont recréé leur univers, pour découvrir physiquement Mogadiscio.


Non contents de contrôler le port, les marines ont commencé à patrouiller dans les zones chaudes de la ville pour y démontrer qu'ils entendent désormais assurer un minimum de sécurité. Soldats couchés sur le sol avec automitrailleuse en position de tir dans leur dos, blindés balayant l'horizon de leur lourd canon, les militaires qui fouillent chaque voiture sont étroitement protégés par leurs camarades.

LE DANGER À CHAQUE SECONDE

Sans rudesse mais fermement, chaque véhicule passant devant le port est fouillé, les armes confisquées, malgré les protestations de leur propriétaire.

C'est que le danger est bien présent. Samedi, à Mogadiscio même, un hélicoptère américain a dû ouvrir le feu sur des «technicals», ces véhicules surmontés d'automitrailleuses, qui venaient de toucher un rotor. Les missiles ont détruit trois voitures et, selon les Somaliens, fait sept victimes. Ce bilan n'émeut guère le colonel Peck, porte-parole de l'opération américaine: Nous ne sommes pas descendus au sol pour faire le décompte. Nous appliquons nos propres règles. Si on nous attaque, nous ripostons.

Samedi, en fin de matinée, entouré d'un impressionnant déploiement de forces, le premier convoi chargé de vivres a pu enfin quitter l'enceinte du port en direction du nord de la ville. Le blocus était levé.

Le lieutenant Dave Hitt, pendant ce temps, a mené à bien une mission peut-être plus périlleuse encore. À la tête d'une patrouille de huit hommes, il a traversé la vieille ville pour gagner à pied la «ligne verte», où le passage devrait normalement être libéré depuis ce dimanche.

Ici, dans ces ruelles ensablées, menant vers le marché, plus aucun Occidental ne s'est aventuré à pied depuis bien longtemps. Hier encore, des équipes de télévision y ont été agressées, dévalisées, un caméraman a été blessé devant la mosquée. Maisons défoncées par les chars, hôtels de luxe réduits à quelques pans de mur, fenêtres éventrées qui offrent un abri idéal aux tireurs d'élite, cette partie de la ville ressemble à Beyrouth-Ouest, avec plus de soleil et plus de poussière encore.

C'est pour cela que les marines avancent d'un pas décidé mais l'oeil aux aguets, le doigt sur la gâchette. Leur lourd équipement les fait transpirer et toutes les dix minutes ils s'arrêtent pour boire à longues gorgées, faussement décontractés. La foule observe avec surprise ces gens venus d'ailleurs, si grands, si pesants, et qui avancent sans crainte apparente. Ameriqui, Ameriqui, crient les garçons. Parfois des hommes lancent en mauvais anglais: N'allez pas plus loin, ici, il y a toujours des tireurs isolés. Mais Dave Hitt et ses hommes avancent malgré tout.

LE MIRACLE D'UNE PETITE MAIN

À proximité de la ligne verte, la tension est perceptible. Les femmes tiennent leurs enfants par le coude, les hommes se replient vers l'intérieur des boutiques en ruine. Il y a des cris et d'étranges silences, mais les Américains ne ralentissent pas l'allure. C'est alors que le miracle se produit. Un gamin minuscule s'échappe de la foule et se faufile aux côtés du lieutenant Hitt. Il glisse sa menotte dans l'immense poigne de l'Américain et la serre très fort. Dave Hitt se souvient soudain d'un bébé né à New York voici quelques jours et qu'il n'a pas encore vu. Il ne lâche pas la main du gosse et un grand sourire jaillit sous son casque. La foule soudain se détend, des sourires apparaissent et même quelques applaudissements tandis que les nuées de gosses s'enhardissent et emboîtent le pas aux huit marines qui terminent leur ronde, entourés comme des héros.
Lorsqu'il «débriefera» ses hommes, dans l'ombre du port enfin retrouvée, Dave Hitt aura quelques mots très simples: Nous sommes ici non seulement pour préserver la paix, mais pour la faire. Pour rendre confiance aux gens. Nous n'avons pas pour mission d'entrer dans les maisons et de les fouiller. Nous ne jouerons pas le rôle d'une force de police et les solutions à long terme, c'est aux Somaliens qu'il appartient de les trouver. Mais les secours, eux, arriveront à ceux qui en ont besoin. À des enfants comme celui-ci. Nous y veillerons.

COLETTE BRAECKMAN

Source: http://archives.lesoir.be/

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire