(BRUXELLES2) La lutte contre la piraterie et ses causes doit constituer « une priorité de l’action de UE ». C’est le sens essentiel du projet de résolution que doit voter cet après-midi (10 mai) le Parlement européen réuni en session plénière (*). Il ne s’agit pas d’une priorité théorique. L’Union européenne a un « intérêt réel », souligne-t-il, à contribuer à la sécurité maritime internationale : 10 000 navires européens traversent chaque année des zones maritimes dangereuses – estime les parlementaires – sans parler des otages et navires entre les mains des pirates.
NB : ce projet résulte d’une résolution commune entre les principaux groupes politiques du Parlement (chrétiens démocrates du PPE, sociaux et démocrates S&D, libéraux et démocrates ALDE et conservateurs ECR). Elle résulte d’une initiative des députés de la commission transports : le grec Georgios Koumoutsakos (Nouvelle démocratie / PPE), le belge Saïd El Khadraoui (SPA / S&D), la nationaliste basque , ancienne conseillère municipale de Bermeo, un des ports d’origine des pêcheurs basques dans l’Océan, Izaskun Bilbao Barandica (Parti nationaliste basque / ALDE), et le néerlandais Peter van Dalen (ChristenUnie / ECR). Précisons que Verts et Gue ne se sont pas ralliés à cette résolution demandant des amendements notamment pour s’inquiéter de la militarisation de la lutte contre la piraterie.
Libérer les otages
Les eurodéputés demandent d’ailleurs à la Haute représentante et aux Etats membres « d’envisager d’urgence » des moyens d’obtenir la libération des (191) marins actuellement retenus en otage et, « en parallèle, à assurer la restitution des sept navires détournés ». Il demande aussi « instamment aux États membres de fournir plus de moyens navals » pour assurer la réussite de l’opération Atalanta.
L’impunité des pirates inquiète
« La persistance de l’impunité des actes de piraterie constitue un obstacle à la dissuasion ». Le Parlement regrette « que certains États membres de l’Union européenne disposent de sauvegardes en matière de droit pénal inadéquates ». Il demande aux Etats qui ne l’ont pas encore fait de transposer les instruments internationaux (convention de Montego Bay et convention pour la répression d’actes illicites contre la sécurité de la navigation maritime). Il se prononce cependant surtout en faveur d’un jugement dans les pays de la région.
Il demande ainsi au Conseil et la Commission de « continuer d’étudier les possibilités de procès dans les pays de la région et à œuvrer en faveur de la mise en place d’un tribunal international spécial pour la lutte contre la piraterie en Somalie et dans les autres États de la région ». La lutte contre le blanchiment des sommes recueillies par les pirates est aussi nécessaire, explique-t-il.
Pour une stratégie européenne de l’emploi de gardes privés
L’emploi de gardes armés privés « constitue une mesure qui ne saurait se substituer au règlement global nécessaire de la menace aux aspects multiples que représente la piraterie » souligne le Parlement. Certains pays ont déjà légiféré sur la question, le Parlement en « prend acte » mais demande à la Commission et au Conseil de définir « une stratégie de l’Union européenne sur l’emploi de personnel armé agréé à bord afin d’assurer une bonne mise en œuvre des initiatives de l’Organisation maritime internationale ».
Les opérations européennes de PeSDC
Plus de moyens pour la mission EUNAVFOR
La mission anti-piraterie existe. Et le Parlement européen s’en félicite. Il demande d’ailleurs à EUNAVFOR d’avoir une action plus active, de répondre « efficacement » à l’utilisation accrue de navires marchands comme « navires ravitailleurs« . Il estime demande « une coordination plus poussée, au titre du mécanisme SHADE, entre l’Union européenne, l’OTAN, les trois principales opérations de lutte contre la piraterie dans la région (EUNAVFOR, CTF‑150/151 et TF‑508 Ocean Shield de l’OTAN) et les diverses forces navales internationales « afin d’éviter tout doubloninutile ».
Et davantage de coopération
Il souhaite également une meilleure « coopération » avec Europol et Interpol comme avec l’Agence européenne de sécurité maritime. Les États membres devraient « autoriser (l’Agence) à fournir les données (d’identification et de suivi à distance LRIT) précises et les images satellite (des navires battant pavillon de l’Union européenne) qui croisent dans cette zone à EUNAVFOR ».
Revoir les règles de commandement
Avec la mise en place de l’Ops Center pour la Corne de l’Afrique, le Parlement estime que certaines dispositions de commandement des opérations EUNAVFOR Atalanta et EUTM Somalia sont obsolètes. Il demande donc « une révision des dispositions de commandement qui régissent actuellement les opérations EUNAVFOR Atalanta et EUTM Somalia ».
Capacités maritimes de la région, des patrouilleurs, des sous
Il faut « tout mettre en œuvre » pour que la mission « Eucap Nestor » de renforcement des capacités maritimes régionales « soit déployée l’été prochain dans cette région » souligne la résolution (lire également : 3,5 missions de la PeSDC dans les startings block). Mais la formation n’est pas tout. Les Etats devraient « aussi fournir une assistance substantielle à la mission et à la région, avec notamment des patrouilleurs maritimes ».
Cette mission est complémentaire d’autres actions menées par la Commission notamment le projet Marsic visant à sécuriser les voies maritimes importantes. Et le projet Mase, mené par les pays de l’Est et du Sud de l’Afrique et de l’océan Indien, projet auquel le Parlement souhaite que l’Union européenne affecte une « subvention de démarrage » de 2 millions d’euros.
Un nouveau bâtiment de la Marine nationale a rejoint l'opération européenne Atalante de lutte contre la piraterie au large de la corne d'Afrique. Basée à La Réunion, la frégate de surveillance Nivôse, qui embarque notamment un hélicoptère Panther, a intégré l'EU-NAVFOR (Task Force 465). Celle-ci est actuellement placée sous les ordres du contre-amiral français Jean-Baptiste Dupuis, installé avec son état-major sur le bâtiment de commandement et de ravitaillement Marne. Au sein de cette force aéronavale, le Nivôse assurera l'escorte des navires du Programme Alimentaire Mondial (PAM) et de la Mission de l'Union Africaine en Somalie (AMISOM) ; ainsi que la prévention des actes de piraterie et la protection des bateaux de commerce transitant au nord de l'océan Indien et dans le golfe d'Aden. « Pour mener à bien cette mission, l'équipage a donc du se préparer, lui et ses équipements, pour être parfaitement opérationnel dès son intégration à la force européenne. Communications chiffrées, renseignement, organisation opérationnelle, armements, procédures juridiques etc... la frégate est désormais parfaitement configurée pour Atalante et peut quitter le port base et l'île de la Réunion sereinement », explique l'équipage.
Avant l'intégration à la TF 465, un important exercice s'est déroulé à l'île Maurice afin de parfaire l'entrainement des marins français dans le domaine du recueil et du transfert de preuves après un acte de lutte anti piraterie. « Des autorités judiciaires mauriciennes ont donc embarqué à bord de la frégate pour juger de son savoir-faire en la matière et éprouver les procédures judiciaires. A l'accostage, plus de 50 policiers mauriciens attendaient le Nivôse à Port Louis pour la dernière phase de l'exercice ».
Héritage de l’époque coloniale, les frontières africaines ont été tracées au cordeau sans tenir compte des spécificités historiques. Que de conflits entre deux pays ou au sein même d’un Etat ont jalonné les 50 ans qui ont suivi les indépendances. Et maintenant, avec un développement socioéconomique avorté et de matières premières suscitant de nombreuses convoitises, que nous réserve les 50 prochaines années ?
Nos pères de la Nation doivent être bien retournés dans leur tombe. Constatons que 50 ans seulement après nos indépendances, nombre de frontières des Etats-nation africains sont ébranlées : le principe d’intangibilité des frontières hérité de la colonisation ne résiste pas à l’épreuve du temps. Cette jurisprudence prend sa source en Amérique du Sud au 19ème siècle lorsque les nouveaux Etats ont appliqué un principe du droit international appelé : uti possidetis juris (comme vous avez possédé, vous continuerez à posséder). L’objectif premier fut de réduire les querelles frontalières entre les nouveaux Etats indépendants sud-américains. Ce qui n’a pas empêché le Chili d’étendre par la force ses frontières nord avec la Bolivie et le Pérou pendant la guerre dite du Pacifique (1879 à 1884).
En 1963, la toute jeune OUA, subodorant la bombe à retardement que les puissances coloniales leur ont laissé en héritage, a préféré figer les frontières issues de la conférence de Berlin de 1885. L’histoire retiendra que dans les coulisses, cette décision était le fruit d’une discussion âpre entre de deux camps : les progressistes (Egypte, Maroc, Mali, Guinée, Ghana, Algérie) et les modérés (Ethiopie, Tunisie, Lybie, Libéria, Nigéria, Togo, Sierra-Leone). Tout au long de son existence et jusqu’à son acte de décès signé sur le bord du Syrte en 1999 en Lybie, l’OUA a dû consacrer énormément d’efforts pour rabibocher ou résoudre les conflits frontaliers et à l’intérieur même des frontières.
Conflit inter-étatique : La guerre des sables de 1963
En 1956, au moment de la proclamation de son indépendance, le Maroc s’est senti dépouillé de plusieurs pans de son territoire et en revendiquait en retour la souveraineté. L’empire chérifien a été réduit à une portion congrue face à ses voisins algériens, mauritaniens et sahraouies, une conséquence de la colonisation espagnole et française.
L’Algérie et le Maroc se sont alors disputés les régions de Tindouf et de Hassi-Beïda. Considérée par la France, comme un désert inhabité avec un tracé assez flou des frontières, cette région a eu un regain d’intérêt et été vite préemptée par la puissance coloniale au début des années 1950 à la suite de découvertes de gisements de pétrole. Ce litige, entre l’Algérie et le Maroc, a été le premier cas de médiation porté devant les instances de l’OUA après les échecs successifs d’Habib Bourguiba, Hailé Sélassié et Nasser. Un cessez-le-feu a été finalement signé en octobre 1963 entre les belligérants à Bamako sous l’égide du secrétaire général de l’OUA, l’empereur Hailé Sélassié et l’hôte des négociations, en l’occurrence Modibo Keita.
En 1975, les deux voisins se sont de nouveau entredéchirés au sud du Maroc. Il s’agit du territoire du Sahara détenu par l’Espagne, coincé entre la Mauritanie et le Maroc. Au moment de son retrait, l’ancien colonisateur a promis de partager le Sahraoui entre les deux pays alors qu’avait toujours existé une population qui revendiquait leur indépendance pour créer la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) : le Front Polisario. Pris en sandwich, ce dernier avec le soutien de l’Algérie et la Lybie a contraint la Mauritanie à un cessez-le-feu en 1979. Pour le Maroc, celui-ci n’interviendra qu’en 1991 avec une occupation à 80% du Sahara occidental en sa faveur.
Le Maroc a toujours reproché l’incohérence de l’OUA dans la médiation de ces deux contentieux, très déséquilibrée à ses yeux. Raison pour laquelle le royaume chérifien ne s’est jamais réellement impliqué ni participé pleinement aux diverses instances de l’organisation continentale, préférant s’en remettre aux instances onusiennes.
Les guerres civiles
Il y a une constante dans les pays ravagés par les guerres : ils sont pour la plupart dotés de richesses minières, objets de convoitises des étrangers. Autrefois, l’Afrique était formée d’une myriade de royaumes plus ou moins puissants. L’arrivée des explorateurs et la traite négrière ont transformé progressivement cette société basée sur des clans. Ce bouleversement s’est davantage renforcé lorsqu’au 19ème siècle les différents comptoirs commerciaux établis sur le continent ont été nationalisés par les pays occidentaux. Et depuis, la vocation dédiée à ce continent se résume en un seul point : devenir le grand pourvoyeur de matières premières de la planète. Même la structure organisationnelle d’Etat-nation au moment de l’indépendance dans les années 1960 n’a pas mis fin au pillage du continent ; tout au contraire elle n’a fait que l’amplifier. La République cohabite aujourd’hui avec une certaine forme d’ethnocentrisme ; un cocktail qui a provoqué depuis un demi-siècle des guerres civiles et quelques fois des génocides. Cette faible organisation sociopolitique a permis aux anciennes puissances coloniales et même à de nouveaux prédateurs de mieux contrôler et de continuer à exploiter éhontément nos richesses.
La guerre du Biafra
Le Nigéria est composé de trois régions, créées ex-nihilo en 1960, qui bénéficiaient chacune d’une large autonomie. L’ethnie chrétienne Ibo, minoritaire mais riche a fait sécession. Cette velléité d’indépendance de la République du Biafra déclencha une guerre civile meurtrière qui dura trois ans (1967 à 1970) avec en sous-main le soutien de part et d’autre des puissances étrangères. A la fin des hostilités, les hérauts estimaient que ce conflit avait fait entre 1 à 2 millions de morts.
En RDC, combien de morts depuis 1996 ?
Un pays de plus 60 millions d’habitants, aussi vaste que l’Europe, composé de plus d’une centaine d’ethnies et autant de dialectes, le Zaïre trônait au milieu du continent et fut dirigé en son temps, après quelques soubresauts nationalistes, par le maréchal Mobutu Sese Seko. Cette unité nationale s’est lézardée au moment de la marche de la rébellion menée par Laurent Désiré Kabila avec le soutien des pays voisins tels que le Rwanda. Elle était partie des forêts de l’Est et s’est terminée à Kinshasa. Celle-ci contraignit le dictateur, affaibli par la maladie, à quitter le pouvoir en 1994. Laurent Désiré Kabila, le nouvel homme fort de la RDC pensait pouvoir se débarrasser à bon compte de ses alliés. Mais le Rwanda et l’Ouganda semblent durablement s’incruster et vouloir leur part du gâteau dans les provinces de l’Est c’est-à-dire les richesses du sous-sol congolais. Depuis 1996, cette guerre civile permanente, entretenue par les pays voisins, ont fait au moins 5 millions de victimes.
Les déclarations d’indépendance
Depuis les années 1960, seuls deux pays ont obtenu un bon de sortie de la part de la communauté internationale : l’Erythrée et le Sud Soudan.
Le forcing de l’Erythrée
A l’heure où les rumeurs sur l’état de santé du seul et unique président de la République d’Erythrée Issayas Afeworki sont devenues de plus en plus alarmantes, ce pays a pu en 1991 organiser un référendum d’autodétermination pour avaliser son divorce avec l’Ethiopie après 40 années de cohabitation tumultueuse. Annexée par l’Italie à la veille de la 2ème Guerre Mondiale, elle est passée sous tutelle britannique à la fin du conflit mondial. La tergiversation des américains et des anglais sur le statut dévolu aux pays de la corne de l’Afrique est à l’origine de l’émiettement de la Somalie mais également des tensions permanentes entre l’Ethiopie et l’Erythrée. En 1952, l’Assemblée Générale de l’ONU cautionna la création d’une fédération entre les deux pays. L’empereur Hailé Sélassié a quelque peu trahi l’équilibre et l’autonomie revendiquée de son voisin. Dès lors, l’Erythrée n’a eu de cesse de livrer des combats contre son frère ennemi jusqu’en 1991. Les pourparlers de Washington scellent la séparation des deux frères ennemis car l’Ethiopie affaiblie, reconnaît le droit de l’Erythrée à organiser un référendum. Elle accéda ainsi à l’indépendance en 1993.
La partition du Soudan
Le Sud Soudan est devenu le 193ème pays membre de l’ONU en juillet 2011. Comme pour l’Erythrée, au début des années 1950 les britanniques ont marié la carpe et le lapin : le Nord musulman avec le Sud chrétien et animiste. Khartoum a toujours voulu imposer son idéologie et l’islamisme à son frère du Sud. Les mouvements insurrectionnels qui durent depuis 30 ans sont une réaction à cette volonté hégémonique impulsée par le Nord. La communauté internationale fait payer au président Omar El Béchir les exactions qu’il a cautionné au Darfour. Les occidentaux se sont précipités pour favoriser l’émergence du 193ème Etat en 2011 dans le seul but d’affaiblir Omar El Béchir en voulant le priver des ressources pétrolières, localisées pour les 2/3 dans le sud Soudan. Ce dernier n’a jamais connu la paix depuis la déclaration de son indépendance de l’année dernière. Le foyer de tension se concentre actuellement sur la zone pétrolière d’Heglig. Alors que les négociations d’Addis-Abeba sur la délimitation des frontières sont restées en suspens, sur le terrain on décompte au moins 500 morts en quelques semaines.
Le Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) de l’Union Africaine ne chômera pas pour les décennies à venir. Mais la médiation doit être assortie d’une force d’interposition. Pour chaque foyer de tension, l’UA fournit un effort considérable pour déployer son contingent : AMISOM en Somalie, MINUAD au Darfour. Les pays membres fournissent ses soldats mais le nerf de la guerre émane de l’Union Européenne ou de l’ONU ; ce qui réduit la portée et l’efficacité de notre organisation.
ENCADRE
Le Sahara
D’une superficie d’environ 11 millions km², cette région traverse le continent de par en par : de la mer Rouge à l’océan Atlantique. Elle s’étend également sur une dizaine de pays : l’Egypte, la Lybie, le Soudan, le Tchad, le Niger, la Mali, la Mauritanie, le Sahara Occidental, le Maroc et l’Algérie.
Sous des dehors inhospitaliers, le désert du Sahara grouille et fourmille. Des routes commerciales pour les caravaniers relient les principaux comptoirs dès le 8ème siècle. La conquête coloniale de la fin du 19ème siècle a bouleversé l’équilibre géopolitique des sultanats sahariens qui contrôlaient le désert. La conquête coloniale a mis fin à la traite d’esclaves noirs, réservoir de main d’œuvre indispensable à la prospérité de l’économie oasienne. La disparition des centaines d’oasis a complètement modifié l’activité de la population ; elle a migré à la lisière du désert formant un peuple semi-nomade vivant de l’élevage pour certains et d’agriculture de subsistance.
Afin de désenclaver cette vaste étendue et évacuer ses richesses, la France ambitionnait même de construire un chemin de fer qui relierait ses possessions : l’Afrique Occidentale Française (AOF) et l’Afrique Equatoriale Française (AEF). Les prospections minières de l’époque, infructueuses, ont obligé la France à remettre son projet aux calendes grecques.
Au lendemain de la 2ème Guerre Mondiale, les velléités d’indépendance algérienne ont conduit la puissance coloniale à penser à la sauvegarde de la partie désertique de l’Algérie. Le regain d’intérêt s’est aussi manifesté par les progrès effectués dans les prospections du sous-sol saharien. Ainsi fut créée l’Organisation Commune des Régions Sahariennes (OCRS) en 1957. Elle est composée par l’Algérie, l’AOF et l’AEF ; elle a pour principal objectif de mieux arrimer ses territoires au sein de l’Union Française.
La loi-cadre de 1956 et le référendum de 1958 décideront de la délimitation des frontières des colonies françaises d’Afrique. L’AOF est composée d’une portion de la Mauritanie, la Guinée, la Haute-Volta, le Dahomey, la Côte d’Ivoire, le Niger, le Sénégal et le Soudan français. Léopold Sédar Senghor souhaitait une AOF-bis alors que Félix Houphouët-Boigny voulait « son » pays. La Fédération du Mali (Sénégal, Mali, Dahomey, Haute-Volta) était vouée à l’échec et ne fit pas long feu.
Au cours de ses différentes tractations, le sort réservé au désert du Sahara et de sa population (maures, touaregs, chaamba, toubous) importait peu. Les touaregs, eux, ont été rattachés administrativement aux nouvelles capitales (Bamako, Niamey) sans avoir voix au chapitre. Ils éprouvaient un certain ressentiment à l’idée d’être désormais dirigés par des hommes qu’ils considéraient comme leurs anciens esclaves. Le Niger a créé un ministère des Affaires Nomades et Sahariennes ; tandis que le Mali de Modibo Keita a vite fait de réprimer les premières insurrections qui revendiquaient une autonomie.
Un problème resté en suspens depuis maintenant 50 ans se rappelle aujourd’hui au bon souvenir de l’ancienne puissance coloniale et des pays africains qui ont refusé à l’époque de voir la réalité en face. Le commerce transsaharien reprend de plus belle comme à la belle époque des caravaniers avec les prises d’otages occidentaux et le trafic de drogue.
La justice indienne a relâché le tanker italien, Enrica Lexie, jusqu’ici retenu pour les besoins de l’enquête sur la mort de deux pêcheurs indiens au large des côtes indiennes. Le navire a quitté samedi (5 mai) dans la nuit le port de Cochin, après 80 jours de mise sous séquestre. Lire également :
Avant de repartir pour le Danemark, la frégate Absalon engagée dans l’opération anti-piraterie de l’OTAN (Ocean Shield) a libéré jeudi soir (3 mai), 12 des 16 pirates présumés arrêtés le 11 avril, après une intervention sur un bateau-mère qui avait permis la libération d’otages pakistanais et iraniens. Les 4 autres pirates ont été remis à la justice des Seychelles fin avril.
L’attorney général a ordonné la libération jeudi (3 mai) de deux gardes privés danois (Jack Nielsen et Peter Junlet). Ils avaient été arrêtés par la police mozambicaine dans le port de Nacala le lundi précédent parce qu’ils étaient en possession de gilets pare-balles. La police de ce port du nord du pays (province de Nampula) est sur les dents depuis qu’elle a saisi en mars dernier des armes sur un navire marchand. Armes destinées à se protéger de la piraterie mais qu’elle considérait comme transférées illégalement. Selon le site AllAfrica qui rapporte l’information, la police locale n’était tout simplement pas au courant d’accords préexistants permettant aux gardes privés de débarquer avec armes et bagages dans les ports du pays.
Le HMS Ocean mobilisé pour les JO arrive à Londres sur la Tamise
(crédit : ministère britannique de la Défense)
(BRUXELLES2) Amis pirates… si vous voulez voir un navire britannique, il vaudra mieux réserver votre ticket pour Londres que de continuer à naviguer sur les flots indiens…
Jeux olympiques obligent, et restrictions budgétaires aidant, la flotte britannique naviguant au large de l’Océan indien va en effet être réduite à portion congrue dans les prochains mois. Et la Royal Navy n’a plus assez de navires disponibles pour pouvoir en dédier un seul à la piraterie somalienne, nous apprennent nos confrères du Guardian. La « Lutte contre la piraterie devient très difficile pour le Royaume-Uni », leur a confirmé une source à Whitehall (le ministère de la Défense britannique) qui s’en désole. Mais explique : « Nous avons deux frégates qui sont de permanence » dans une zone très large puisqu’elle qui « va des Malouines et au Golfe ».
Les Malouines, le Golfe et … les JO
Jusqu’ici, précisent nos confrères, le Royaume-Uni avait toujours au moins un navire consacré à plein temps à la lutte anti-piraterie (NB : dans l’opération « Ocean Shield de l’OTAN ») et jusqu’à 4 parfois par rotation durant l’année. Aujourd’hui, la priorité est ailleurs : Londres et les JO tout d’abord. « Beaucoup de gens qui sont ont été entrainés à lutter contre la piraterie sont désormais impliqués dans les Jeux olympiques, de sorte qu’ils ne sont pas disponibles non plus, et ne le seront pas avant l’automne au plus tôt. » Autre sujet de préoccupation : la sécurisation du Golfe – avec l’Iran. « Une plus grande priorité maintenant ». Sans compter les Malouines. Résultat commente notre marin britannique : « nous ne pouvons pas engager de frégates à la Somalie. Ils y vont quand ils le peuvent ». Ne reste que le ravitailleur « Fort Victoria (qui) est une bonne plateforme ». Mais sa présence même est remise en cause…
(*) Le plus gros navire britannique, le HMS Ocean est arrivé il y a quelques jours sur la Tamise pour prendre part à un des plus importants exercices de sécurité, tant militaire que civile. Il est accompagné du HMS Bulwark qui assurera la plateforme de commandement dans le Dorset durant les jeux
New Pirate Prison In Somalia Aims To Relieve International Overload -- CNN
Somali pirates captured on the high seas and prosecuted in other countries are now being transferred to a new prison in Somalia. It's a significant change for countries combating piracy but are seeing their own jail systems overwhelmed as the U.S. and other countries continue to catch and turn over pirates to countries willing to prosecute them.
The prison, located in the self-governed northern part of Somalia, accepted its first detainees at the end of March, according to U.S. State Department officials. The United Nations Office of Drugs and Crime is paying for the transport and the prison facility, according to U.S. State Department officials.
My Comment: Will these new prisons deter Somalis from piracy .... I doubt it, especially after reading this paragraph from this CNN report ....
.... "The pirates know what the odds are when they get into the business - four out of 10 pirates that go out on the water die. With that mindset, prosecution is not going to be a deterrent," Bruton said.
Indeed.
La guerre de l'Ogaden (1977-1978) demeure un des conflits méconnus de la guerre froide, dans la Corne de l'Afrique. Elle oppose la Somalie du dictateur Siad Barre à l'Ethiopie en pleine révolution socialiste dirigée par le « Négus rouge », Mengistu. L'URSS, d'abord alliée à la Somalie, finit par changer de camp, et par soutenir l'Ethiopie, plus intéressante par les perspectives géopolitiques qu'elle offre aux Soviétiques. Le revirement de l'URSS entraîne à sa suite le bloc socialiste, au premier chef les Cubains qui deviennent très impliqués dans le soutien à l'Ethiopie pendant la guerre de l'Ogaden. L'historiographie du conflit, en Occident, est dominée par les travaux de l'historien Gebru Tareke, d'origine éthiopienne et travaillant aux Etats-Unis. Si la partie éthiopienne est ainsi relativement bien couverte, il n'en est pas de même pour la vision somalienne dont les travaux ne sont pas encore aujourd'hui accessibles pour les lecteurs occidentaux. Restent alors les écrits relatifs à l'engagement du bloc socialiste en soutien de l'Ethiopie de Mengistu. En 2004, plusieurs amateurs russes intéressés par l'histoire militaire de leur pays, souvent anciens membres de l'Armée Rouge eux-mêmes (Alexey Khlopotov, Sergey Suvorov, Vladislav Belogrud, Vyacheslav Vovna, Zablotsky Alexander, Viktor Murakhovski, Oleg Zheltonozhko, etc) fondent le site « Courage » (http://otvaga2004.narod.ru/index.htm) où l'on peut trouver plusieurs témoignages d'anciens soldats ou officiers soviétiques ayant participé aux conflits de la guerre froide. En 2008, Viktor Murakhovski signe un article sur la guerre de l'Ogaden dans lequel il recueille les récits de conseillers militaires soviétiques ayant participé aux combats et souhaitant rester anonymes1 et le témoignage de Cubains ayant combattu dans les brigades blindées engagées dans l'Ogaden entre janvier et mars 1978. Ces dires des conseillers militaires du bloc socialiste engagés aux côtés des Ethiopiens offrent un autre éclairage sur le conflit, les forces en présence, les matériels employés et les tactiques mises en oeuvre, infirmant parfois mes propres réflexions dans les articles que j'ai écrits précédemment. Extraits choisis de cet article avec mes commentaires pour analyser les apports de cette source russe.
1Le colonel à la retraite K., dîplomé de l'école des chars de Kharkov, de l'académie militaire des forces blindées, conseiller de l'état-major d'une brigade mécanisée éthiopienne de décembre 1977 à décembre 1979 ; le colonel M., dîplomé de l'école des chars de Kazan, de l'académie militaire des forces blindées ; en 1977, lieutenant, commandant d'un peloton de chars ; de décembre 1977 à mars 1978, conseiller d'une brigade blindée cubaine en Ethiopie.
La Blitzkrieg somalienne et la guerre d'attrition (juillet-novembre 1977)
Pour Viktor Murakhovski, au vu de son ampleur géographique et des pays impliqués, la guerre de l'Ogaden mérite la dénomination de « guerre socialiste totale »3. Mengistu, qui renverse Haïlé Sélassié en septembre 1974, se tourne rapidement vers les Soviétiques, qui soutiennent quant à eux la Somalie de Siad Barre depuis son coup d'Etat de 1969, fournissant armements et conseillers militaires en échange de facilités dans le pays (bases navales, terrains d'aviation, installations électroniques et de communication). Après le lancement de la « Terreur Rouge » par Mengistu en 1976 et sa prise de pouvoir définitive début 1977, l'URSS opère un renversement d'alliance : l'Ethiopie présente de nombreux avantages, une population neuf fois plus nombreuse que celle de la Somalie et deux ports bien équipés sur la mer Rouge, qui peuvent servir de relais à la flotte soviétique. Mais l'Ethiopie est également en guerre de longue date avec les rebelles de sa province de l'Erythrée (soutenus parfois par les Soviétiques avant l'arrivée au pouvoir de Mengistu...) et a un lourd contentieux, conduisant parfois jusqu'à l'affrontement militaire, avec la Somalie, au sujet de la province de l'Ogaden.
En février 1977, après la confiscation du pouvoir par Mengistu, Fidel Castro apporte son soutien à celui-ci et dépêche le général Arnaldo Ochoa, chargé d'améliorer la formation de l'armée éthiopienne pour lutter contre les rebelles érythréens. Les négociations menées avec Siad Barre pour tenter de désamorcer le conflit sur la question frontalière entre les deux pays voisins échouent : le dictateur somalien reste accroché à son idée de « Grande Somalie » et veut profiter du désarroi où se trouve, pense-t-il, l'Ethiopie, pour reprendre la province. Le 13 août 1977, l'URSS signe un décret autorisant l'envoi de conseillers militaires et de spécialistes en Ethiopie : le contingent est dirigé par le commandant adjoint de la marine soviétique, le lieutenant général P. Chaplygin. L'Ethiopie sera ainsi l'un des rares pays « frères » du bloc socialiste à recevoir des matériels de premier ordre : canons automoteurs aéroportés ASU-57 et véhicules de combat d'infanterie BMP-1.
Fidel Castro et Mengistu lors d'une parade à Addis-Abeba en mars 1977.
Dès juin 1977, les ambassades occidentales ferment en Ethiopie et les attachés militaires des pays occidentaux sont expulsés. D'après Viktor Murakhovski, les médias en font leurs choux gras, et présentent le Front de Libération de la Somalie Occidentale, guérilla de l'Ogaden largement pilotée par Siad Barre, comme un mouvement combattant pour la liberté contre le féroce dictateur éthiopien. L'auteur russe soutien que tout cela fait partie d'une stratégie médiatique savamment organisée pour discréditer l'Ethiopie de Mengistu et au contraire vanter les régimes de la Somalie de Siad Barre. Le 15 juillet 1977, le président américain Jimmy Carter se dit prêt à aider la Somalie. Se sentant soutenu par les Etats-Unis, Siad Barre ordonne à ses troupes de franchir la frontière le 234 juillet 1977 à 6h. La guerre de l'Ogaden a commencé.
Mon commentaire : l'URSS met un certain temps à opérer son renversement d'alliance car le Derg et Mengistu négocient au départ avec les Américains et la Chine Populaire, les adversaires des Soviétiques. Par ailleurs la période 1974-1976 est le moment de la coopération la plus étroite entre la Somalie de Siad Barre et l'URSS. Ce n'est qu'en juillet 1976 que les Soviétiques commencent à se rapprocher de Mengistu, déçus du manque d'évolution vers le socialisme de la Somalie et craignant le discours irrédentiste de Siad Barre à propos de la « Grande Somalie », le nationalisme somalien et la place de l'islam. Après le coup de force de Mengistu en février 1977, l'URSS reconnaît immédiatement sa position et soutient Castro dans sa démarche de négociation qui favorise un tant soit peu l'Ethiopie. Les sources occidentales ne mentionnent pas de plan organisé pour pousser Siad Barre à la faute contre l'Ethiopie...
Des T-62 cubains lors d'un défilé à La Havane.
Le colonel soviétique K. évoque cette période du début de la guerre : « L'armée éthiopienne est déprimante. Les officiers n'ont pas été formés aux opérations de combat. Les commandants de divisions ne visitent pas le front pendant une dizaine de jours. Il n'y aucune carte du théâtre des opérations. Je visite les lignes : pas de tranchées, les soldats allument des feux. Ils se sont enfuis à l'apparition des chars somaliens mais sont revenus au combat quand l'artillerie est intervenue contre ces derniers. Les Ethiopiens sont pourtant des combattants, ils font la guerre depuis un siècle... mais il faut établir l'inspection du matériel, le nettoyage des armes après les tirs. Le commandant de division doit expliquer pendant deux jours entiers ce qu'est la préparation au combat. La guerre s'installe dans la routine : par exemple, à 17h, l'un des deux camps ouvre le feu, puis l'autre réplique s'il est motivé ; en général à 18h tout est terminé. » .
Pendant les combats de la première phase de la guerre, en raison du manque d'expérience de l'armée éthiopienne -5 divisions sont en cours de formation au camp Tatek-, les batteries de lance-roquettes multiples (LRM) BM-21 Grad manipulées par les conseillers soviétiques et cubains jouent un grand rôle pour stopper les attaques somaliennes, tout comme les appareils pilotés par les Cubains. Les Somaliens n'ont pas assez de munitions pour opérer des tirs de préparation nourris (parfois moins de dix obus par pièce), en particulier parce que les Soviétiques commencent à cesser les livraisons d'armes à la Somalie -justement, là aussi, pour les LRM BM-21 Grad... Dans cette première phase du conflit, le T-54 ou T-55 somalien se révèle généralement supérieur aux M-41 ou M-47 utilisés par les Ethiopiens, une vingtaine d'entre eux étant perdus dans la bataille de Jijiga, et au total une cinquantaine au mois d'octobre 1977. C'est surtout l'utilisation des blindés éthiopiens qui est problématique : ils font feu à partir de positions abritées et restent immobiles, devenant vulnérables aux armes antichars. Ils ne soutiennnent l'infanterie que de loin et ne tirent que fort peu, la coopération chars-infanterie étant limitée aux plus petits niveaux tactiques. Des mouvements infanterie-blindés-artillerie à l'échelon de la brigade sont alors impensables. Les tankistes somaliens, eux, ont bénéficié de la formation soviétique et prennent l'habitude, après la préparation d'artillerie, de rechercher l'enveloppement par le flanc ou l'arrière du front ennemi, pour briser la résistance, mais au prix de lourdes pertes, sans parler d'une faible capacité de maintenance des véhicules endommagés.
Les carcasses de chars T-54 et T-55 parsèment encore aujourd'hui le paysage de l'Ogaden...
Mon commentaire : il apparaît en effet que l'armée éthiopienne est fragile au moment où se déclenche le conflit. Décapitée par la révolution (mais avec des nuances selon les armes), elle est en plus dispersée sur le territoire pour faire face aux rébellions qui déchirent le pays (Erythrée, Tigré, Oromo). Il est exact que la plupart des unités manque d'entraînement. De même, si l'aviation conserve son efficacité et échappe plus aux purges que les autres branches de l'armée, la force blindée pâtit d'un matériel dépareillé, d'une absence de pièces de rechange et d'expérience opérationnelle. Les Ethiopiens louent d'ailleurs les performances des tankistes somaliens formés à l'école soviétique, dont les T-55 sont souvent arrêtés par l'aviation ou le courage désespéré de fantassins éthiopiens dans les premiers mois de la guerre.
Ci-dessous, reportage d'une chaîne occidentale dans Jijiga tombée aux mains des Somaliens en septembre 1977. On y voit des chars M-41 et M-47 américains perdus par les Ethiopiens, de même que des T-34/85 sans doute également abandonnés par eux, livrés par les Soviétiques début 1977. Des munitions provenant de l'URSS et des Etats-Unis ont aussi été laissées en quantité.
L'intervention soviétique en faveur de l'Ethiopie
Après la dénonciation du traité d'alliance et le renvoi des conseillers soviétiques par Siad Barre le 13 novembre 1977, l'URSS s'engage à fond aux côtés de Mengistu. La plupart des conseillers expulsés de Somalie prennent le chemin de l'Ethiopie : le contingent est désormais dirigé par le général Vassili Petrov, on y trouve le général Golitsyn, le général de l'aviation Dolnikov, le général Barisov, le général Kryukov, le colonel Filatov, le lieutenant-colonel Nezhinskii qui arrivent tous de Mogadischio. Le pont aérien et le renforcement du contingent soviétique en Ethiopie ont été facilités par les nouvelles capacités du transport aérien militaire (VTA), de la flotte militaire soviétique et de la capacité amphibie de l'Armée Rouge. Plus de 200 appareils participent à l'opération « Barracuda », le nom de code du pont aérien qui véhicule 60 000 tonnes de matériel militaire.
Le colonel M. raconte son transfert : « En 1976, notre unité touche des T-64A. Les T-62 que nous avons sont relegués dans un parc de véhicules à l'extérieur. En novembre 1977, l'ordre arrive de préparer le départ d'un bataillon complet de T-62. Il faut prendre aussi des pièces de rechange et former un groupe technique pour l'accompagner. Avec les 50 hommes rassemblés au sein de ma division, on m'a dit que nous serions acheminés à Varna, en Bulgarie, par mer, avec notre chargement. Plusieurs questions me sont alors venues à l'esprit : pourquoi ne pas nous acheminer par rail ? Pourquoi nous a-t-on demandé de prendre des effets pour plus d'un mois ? Pourquoi les réservoirs des chars avaient-ils été remplis d'essence à ras-bord ? Embarqués à Baltiisk [base navale de la flotte de la Baltique, aujourd'hui dans l'enclave russe de Kaliningrad, sur la Baltique] le 2 décembre, on nous annonce sur le bateau que nous allons en Ethiopie en tant que conseillers militaires. Les navires de guerre soviétiques cessent de nous escorter après le détroit de Gibraltar. Nous ne pouvons monter sur le pont au moment du passage dans le canal de Suez. Nous débarquons dans le port d'Assab dans la nuit du 12 au 13 décembre : les chars doivent être acheminés près de Dire Dawa. Entre les 18 et 20 décembre, 500 Cubains arrivent par avion, dont le personnel du bataillon de T-62 qui va être formé par nos soins. Dès le 28 décembre, le premier bataillon de T-62 cubains est opérationnel. » .
... tout comme cette carcasse de BRDM-2.
La RDA fournit des camions, des radios, des équipements médicaux, des pièces de rechange pour les avions et les chars. La Tchécoslovaquie offre des chars T-34, des armes légères, du matériel médical, des obus d'artillerie. La Corée du Nord envoie des uniformes. En décembre 1977, les Soviétiques prennent en main l'aérodrome de Dire Dawa où stationnent une escadrille de MiG-17F, une de MiG-21bis, deux de MiG-21R de reconnaissance et un détachement d'hélicoptères Mi-8 cubains. Les navires soviétiques dépêchent des forces cubaines provenant d'Angola. Le Yémen du Sud envoie une brigade mécanisée de 2000 hommes. Officiellement le nombre des conseillers militaires soviétiques n'a pas dépassé 1500, mais ce chiffre ne prend en fait pas en compte tous ceux qui ont été détachés par l'Armée Rouge sur place. Certains ont servi dans les chars et l'artillerie près de Harar, d'autres dans l'aviation à Dire Dawa et Debre Zeit. Les experts occidentaux pensent qu'il y avait en fait pas loin de 4000 conseillers militaires soviétiques en Ethiopie, un chiffre avec lequel s'accorde Viktor Murakhovski.
Mon commentaire :le témoignage des Soviétiques confirme l'ampleur du transfert de matériel et de personnel effectué par l'Armée Rouge lors de l'opération « Barracuda ». Celui du colonel M. montre que celle-ci n'a pas hésité à puiser dans ses matériels de seconde ligne comme les T-62 de cette unité blindée, qui depuis la Baltique et par la Méditerranée rallient finalement la mer Rouge et le port d'Assab. A noter le secret qui entoure l'opération côté soviétique, les chars sont camouflés dans les entrailles du bateau, le personnel confiné à l'intérieur lors des passages « sensibles » . On peut remarquer l'étroite coordination à l'intérieur du bloc socialiste puisque les Soviétiques amenant les T-62 forment des Cubains au maniement du char.
Carcasse de char M-47 détruit à Jijiga.
La contre-offensive éthiopienne encadrée par le bloc socialiste
La contre-offensive est préparée par le groupe des conseillers militaires, présidé par le général cubain Arnaldo Ochoa et deux douzaines de généraux des pays du bloc socialiste. Un des problèmes que doivent affronter les Soviétiques et les Cubains, c'est la faible expérience tactique et opérative de l'armée éthiopienne. Pour clarifier la situation sur le terrain, l'URSS procède au lancement d'un satellite espion militaire, Cosmos 964, tandis que les Cubains multiplient les reconnaissances aériennes en profondeur sur les positions somaliennes. Le général Petrov ordonne aux conseillers militaires soviétiques de pratiquer des reconnaissances sur la ligne de front. D'après Viktor Murakhovski, c'est bien le général Ochoa qui assure le commandement des forces combinées puisque la force de frappe éthiopienne se compose d'abord des 12 000 combattants cubains appuyés par 200 chars (et deux brigades mécanisées) plus les 40 pilotes engagés dans l'aviation. Les Cubains ont été des adeptes de l'envoi de forces armées pour propager le socialisme à travers le monde, en particulier en Afrique -que l'on songe à l'intervention en Angola. Ochoa, qui a servi en dans ce dernier pays, est dîplomé de l'académie militaire de Cuba et de l'académie militaire soviétique Frunze. Il parle d'ailleurs le russe, et il est considéré par les Soviétiques comme le meilleur officier cubain.
Le colonel soviétique K. raconte cette période : « Nous avons immédiatement donné l'ordre de faire creuser des tranchées, pour les habituer à établir des positions défensives. Les officiers éthiopiens nous regardent d'abord avec suspicion, puis s'exécutent. Puis nous les avons entraînés au tir. Une unité d'infanterie tire au M-16, nous montrons l'exemple avec des Kalachnikovs. Nous les entraînons aussi aux manoeuvres, à la reconnaissance, puis, non sans mal, au « repassage » [les soldats, blottis dans des trous creusés à même le sol, doivent supporter le passage de chars au-dessus de leurs têtes] par les chars... » .
Cependant la principale force de frappe de l'armée éthiopienne réside dans les brigades blindées et mécanisées cubaines, même si certaines unités comme la 3ème division ou ou la 10ème division éthiopiennes ont acquis une certaine expérience, notamment dans la défensive, pendant la première phase de la guerre.
Le colonel M. évoque lui aussi la formation du personnel cubain : « Les Cubains sont alphabétisés mais répugnent à certains travaux, comme creuser des tranchées. La plupart du personnel n'a en fait pas connu l'expérience militaire de l'Angola. Quand nous arrivons près de la zone de combat, nous commençons à creuser des positions : les Cubains se moquent de nous. Mais peu de temps après, une salve de mortiers de 120mm s'abat sur le secteur. En trois minutes, une douzaine de cadavres s'étale là où se trouvait le bataillon cubain. A partir de ce jour-là, les Cubains prennent davantage au sérieux l'érection des tranchées . ».
Mon commentaire : sur le commandement côté éthiopien, si le général Petrov, commandant adjoint des forces terrestres de l'Armée Rouge, a sans doute un rôle important, les Soviétiques ont certainement voulu donner davantage de visibilité aux Cubains qui sont les spécialistes de l'intervention en Afrique. Raoul Castro, ministre de la Défense de Cuba, est d'ailleurs présent sur place en janvier 1978. Les Soviétiques montrent un certain dédain envers les Ethiopiens et même les Cubains qu'ils sont chargés de former ; dans le cas des premiers, il est certain que l'entraînement, qui faisait défaut au début du conflit, a alors bien progressé de par l'expérience acquise au combat face aux Somaliens -la guerre a commencé depuis six mois- et par l'installation des camps d'entraînement où opèrent justement les conseillers militaires socialistes.
A partir du 8 janvier 1978, l'aviation cubaine intervient pour isoler le champ de bataille autour de Harar, visant les dépôts, l'artillerie et les blindés des Somaliens. Les MiG-17F et les MiG-21bis se montrent particulièrement efficaces contre les colonnes ennemies. Le 22 janvier, les Somaliens tentent de reprendre l'initative en attaquant avec une brigade d'infanterie soutenue par l'artillerie et les blindés pour s'emparer de la cité d'Harar. L'attaque est repoussée notamment grâce aux feux d'une batterie d'obusiers de 152mm et de LRM BM-21 Grad.
Le colonel M. se rappelle cet engagement : « Pour les Cubains, nous jouons le rôle de la « baguette magique » . Ils sont très versés dans la tactique mais ont du mal à dépasser ce niveau. Un commandant de bataillon ne sait pas employer l'appui d'artillerie ou aérien, les méthodes de tir à longue distance ne lui sont pas familières, de même que la question de l'entretien des véhicules. Nous sommes divisés en groupes de 3 à 4 personnes répartis au sein de la brigade, afin de l'appuyer au mieux. » .
Le 24 janvier, les forces éthiopiennes contre-attaquent : 270 chars, dont 120 T-62, appuyés par 46 avions et 162 pièces d'artillerie, interviennent au sud de Harar. Le poing blindé cubain de 120 T-62 est soutenu par des hélicoptères qui débarquent des BRDM sur les arrières de l'ennemi. Les Somaliens, surpris, matraqués depuis les airs, perdent 57 chars, 50 canons et plus de 4000 tués, blessés et prisonniers.
Le colonel M. poursuit : « Le 2 février 1977, je vais pour la première fois au combat comme canonnier dans un char de commandant de compagnie. Cela ressemble à un exercice : les colonnes de chars qui avancent, et au loin les tirs d'artillerie qui annoncent le champ de bataille. La réalité revient avec les lumières dévoilant les coups de départ des canons antichars ou de chars enterrés adverses. Nous en venons rapidement à bout en repérant les départs de tirs. Quand nos chars approchent à 3-400 mètres des positions somaliennes, l'infanterie s'enfuit en courant. Nous ne poursuivons pas les fantassins somaliens, attendant notre propre infanterie transportée en arrière par des BTR-60, distancés par notre avance. Les Cubains ont spécifiquement ciblé les chars et l'appui d'artillerie et aérien adverse. Les pertes sont légères, beaucoup de véhicules ont cependant reçu des éclats d'obus de 130mm. » .
Les Somaliens se replient, en désordre, d'une cinquantaine de kilomètres, en direction de Jijiga, pilonnés par l'aviation éthiopienne. Le T-62 s'est révélé excellent lors de la percée à Harar, détruisant au moins 15 chars adverses. Les canons antichars somaliens D-48 de 85mm se sont révélés inefficaces. 4 bataillons de chars T-62 ont été engagés comme force de frappe : avec l'avantage de l'armement, ils ont détruit des canons et des blindés somaliens jusqu'à 1500 m. En revanche l'efficacité des chars sur l'infanterie enterrée et les positions fortifiées a été plus faible qu'escompté. Un conseiller cubain témoigne : « Le char T-62 a été l'arme la plus puissante de cette guerre. Leur rôle est comparable à la cavalerie de nos ancêtres. Sans eux, nous aurions été coincés ici plusieurs années, comme en Angola.
Ci-dessous, reportage de la chaîne occidentale lors de la contre-offensive éthiopienne devant Harar, fin janvier-début février 1978. Les guérilleros du Front de Libération de la Somalie Occidentale, qui combattent parfois aux côtés de l'armée régulière somalienne, ont capturé un Cubain.
» .
Mon commentaire : lors de l'attaque somalienne du 22 janvier, la 2ème brigade de paracommandos éthiopienne joue un rôle important dans l'échec de celle-ci, aux côtés des blindés cubains. Il semble effectivement, d'après les sources à notre disposition, que le T-62 se soit largement imposé sur le champ de bataille de l'Ogaden, en particulier lorsqu'il est utilisé en masse comme c'est le cas avec les brigades blindées cubaines. Cette source russe est la seule par contre à mentionner à cette occasion l'emploi de forces héliportées (BRDM-2 en l'occurrence). A relever aussi, comme cela était avancé dans les sources occidentales, que les conseillers militaires soviétiques interviennent fréquemment dans les combats.
Poursuivant en direction de Jijiga, les Ethiopiens écrasent toutes les tentatives somaliennes de contre-attaques. Ils ont retenu les leçons précédentes, avec l'organisation de retranchements et de systèmes de feux. Les Somaliens quant à eux n'ont plus d'artillerie, d'aviation, et la famine guette : ils sont parfois contraints de manger des limaces (!). Le 3 mars, une brigade de chars cubains repousse à son tour une contre-attaque somalienne, en soutien des brigades d'infanterie. Lors de cette bataille se distingue particulièrement le bataillon antichar d'une brigade mécanisée cubaine équipé de BRDM-2 armés de missiles antichars AT-3 Sagger et de canons antichars T-12 de 100mm. Les Cubains comprennent alors que l'attaque frontale à travers les cols des monts Amhar menant à Jijiga sont voués à l'échec face à une défense somalienne solide. Une brigade blindée cubaine et une partie de la 10ème division d'infanterie éthiopienne sont envoyés contourner les monts Ahmar à 50-60 km plus au sud pour les franchir à la passe de Shebele, défendue seulement par un bataillon somalien et une compagnie de chars. Le général Ochoa se déplace personnellement pour suivre la progression de la 69ème brigade blindée cubaine, envoyée contourner les monts Amhar au nord. Le terrain et la météo sont épouvantables et entraînent la perte de plusieurs véhicules dans des précipices. Mais le 4 mars, les forces cubaines parviennent sur les arrières des Somaliens qui défendent Jijiga. Dans le même temps, le 4 mars, les Ethiopiens commencent à attaquer la passe de Marda avec plusieurs bataillons de T-55, soutenus par une brigade blindée cubaine de T-62. Après une préparation d'artillerie de 30 mn, 5 groupes s'en prennent aux fortifications de campagne. Suivent neuf unités d'infanterie et deux brigades blindées. Les tirs de préparation des 220 canons ne sont cependant pas venus à bout de la défense somalienne qui ouvre le feu avec des canons antichars et des chars enterrés.
Le colonel K. raconte l'assaut : « L'attaque contre Jijiga a commencé le 4 mars, mais pas à 5h comme prévu : quinze minutes plus tôt. Les Somaliens ont effecuté par surprise un tir de contre-préparation, ce qui nous a forcé à déplacer fréquemment les chars et l'artillerie. Les combats se sont poursuivis jusqu'au 20 mars et ont conduit à la victoire des Ethiopiens, en dépit de la farouche résistance des Somaliens qui avaient été formés à notre école. Les Ethiopiens font preuve d'un grand courage : ils continuent à avancer même si nombre d'entre eux tombent sous un feu violent de mitrailleuses. Cependant il faut parfois renvoyer au combat des soldats qui retraitent. Les Ethiopiens ne font pas de prisonniers. Je demande pourquoi. Ils m'expliquent qu'ils n'ont pas suffisamment à manger pour eux-mêmes ; voyant un pot de nourriture, des biscuits et du thé, je leur demande d'où cela vient, et ils me répondent qu'ils viennent de le prendre aux Somaliens. » .
Dans les premières minutes de combat, un bataillon de T-55 éthiopien est pris sous le feu d'une batterie antichar somalienne bien camouflée. Le char du commandant de bataillon est touché, puis plusieurs autres, et le bataillon tourne en rond, laissant l'infanterie sans protection. Celle-ci se plaque au sol et l'attaque s'essoufle sur le flanc gauche. Un autre bataillon de T-55 fonce dans un champ de mines et perd une douzaine de véhicules. A droite, la brigade de chars cubains dépasse l'infanterie éthiopienne et fonce vers la passe de Marda, s'arrêtant pour détruire les chars somaliens isolés.
Le colonel M. raconte aussi l'attaque contre la passe de Marda : « Après deux mois de présence, je me suis fait un ami du capitaine cubain commandant une compagnie de chars : nous parlons tous les deux allemand, aimons les chars et avons des opinions communes sur la vie en général. Tout naturellement je suis affecté à son équipage. L'attaque en direction de Jijiga rencontre une forte résistance : à deux reprises les Somaliens contre-attaquent au niveau de la passe de Marda. Un bataillon de T-34 est littéralement pulvérisé avec des tirs effectués à des distances de 1600-1700 m. L'infanterie se couche au sol après la première attaque mais tombe sur un champ de mines, on attend des jurons en russe et en espagnol. On tire avec les canons placés à la hausse maximale, ce qui n'est guère pratique. » .
Les Somaliens montrent de bonnes capacités défensives. L'infanterie éthiopienne est contrainte de se jeter à terre et se trouve la cible de l'artillerie. Les chars hésitent à avancer de peur des mines et des tirs à longue portée, ils sont en position désavantageuse. Si les Somaliens avaient eu les moyens de poster nombre de moyens antichars en avant, ils auraient pu détruire des dizaines voire des centaines de chars ; à peine 30 sont perdus, en fait, par les Ethiopiens. Le général Ochoa suspend l'attaque et décide de faire repérer les champs de mines et les objectifs fixes somaliens. L'avance reprend à midi soutenue par des hélicoptères de combat Mi-24. Les assauts sont plus organisés : la brigade blindée cubaine attaque couverte par l'infanterie yéménite. Les chars cubains franchissent le champ de mines et s'en prennent aux positions défensives somaliennes. Les flancs des Somaliens sont pris à revers. Pendant ce temps, le siège de l'artillerie et des communications somaliennes à Jijiga est frappé par les forces venues du nord. Au sud-est de Jijiga, pour soutenir la pince sud de l'enveloppement, sont héliportés plusieurs bataillons d'assaut soutenus par des BRDM-2 et des canons d'assaut ASU-57. Ces forces détruisent l'artillerie, les communications et les dépôts de carburant des Somaliens. Des milliers de combattants prennent la fuite et se dirigent à l'est vers la cité d'Hargeisa. Dans la soirée du 4 mars, les Ethiopiens sont aux portes de Jijiga et nettoient les alentours de la cité, avant d'entrer dans la ville, le 5.
Un conseiller cubain relate son expérience : « Merci aux conseillers russes, qui suggéraient de concentrer les tirs sur une seule cible. Les chars et les canons ennemis sont vite neutralisés. Merci aux fantassins yéménites, qui fumaient dans les tranchées après les avoir nettoyées. Merci aux pilotes d'hélicoptères, qui signalaient les positions somaliennes par radio. Magnifique ! » .
Le 6 mars, les forces éthiopiennes prennent deux directions divergentes. Une colonne pousse au sud-est vers Degehabur et la frontière somalienne et affronte les restes du Front de Libération de Somalie Occidendale : la frontière est atteinte le 13 mars. L'autre groupe, dont une brigade mécanisée cubaine et les chars yéménites, foncent vers l'est et atteint la frontière le 9 : le 15 mars, Siad Barre annonce le retrait de toutes ses forces.
Le colonel M. livre ses réflexions sur la bataille : « A la passe de Marda, notre char reçoit un obus sur le devant de la tourelle. Le bruit de l'impact est terrible mais les équipements fonctionnent encore. Après la bataille, j'inspecte le char et voit l'impact sur l'embrasure de la mitrailleuse : il a pénétré le blindage. La brigade blindée cubaine a perdu 14 T-62 dans l'attaque dont 6 irrécupérables. Les autres ont été envoyés vers l'équipe de réparation à Harar. La plupart des chars ont été touchés par des tirs de RPG-7 et de SPG-9 en abordant les positions défensives somaliennes. La bataille a été très dure, les Somaliens se sont bien défendus : ils avaient aménagé des positions antichars en profondeur, on pouvait en voir encore depuis le col jusqu'aux abords de Jijiga, à 7 ou 8 km. Etrangement la ville n'est pas préparée à se défendre : pas de tranchées, de positions de tir, de barricades, de mines. C'est un élément de l'art de la guerre local mais c'est étrange pour nous, dont les parents ont fait la Grande Guerre Patriotique [le nom donné aux Russes au conflit germano-soviétique de 1941-1945] ! Je suis frappé aussi par l'attitude très dure des Ethiopiens sur le champ de bataille : ils ne font pas de prisonniers et tirent parfois sur ceux qui se rendent. » .
Mon commentaire : le moment décisif que constitue le passage des monts Amhar reflète la production bouillonnante de l'Armée Rouge sur l'art opératif dans les années 70. Après une décennie où les forces de missiles stratégiques étaient devenus l'arme première, les Soviétiques reviennent aux forces conventionnelles et se penchent à nouveau sur les développements à donner à l'art opératif. Le contournement par le nord et par le sud (la passe de Shebele) des monts Amhar reflète l'idée de tromper l'adversaire (maskirovka) -même si les schémas utilisés ici ne sont guère élaborés- et de privilégier l'enveloppement. Les sources occidentales ne sont d'ailleurs pas très claires : Gebru Tareke parle d'un enveloppement simple, par le nord, alors que cette source russe présente un double enveloppement par le nord et par le sud des monts Amhar. Cette opération comprend une dimension verticale (unités héliportées, la source russe confirmant l'emploi de BRDM-2 et d'ASU-57 qu'on supposait dans les sources occidentales), là encore reflètant l'incorporation dans l'art opératif soviétique des voilures tournantes. En revanche l'assaut frontal contre la passe de Marda ressemble davantage aux schémas mis au point pendant la décennie 1960 : les chars sont devant et peinent à coordonner leur action avec l'infanterie, d'autant plus que la défense somalienne, profitant du terrain et relativement bien organisée, parvient à séparer les blindés des fantassins, leur causant des pertes. Ce n'est qu'au deuxième assaut que les choses sont davantage coordonnées avec l'intervention des hélicoptères Mi-24, testés pour la première fois au combat, et qui sont destinés dans les réflexions des années 70 à devenir « l'artillerie volante » des groupes mobiles opératifs, qui sont visibles ici lorsqu'une fois la percée accomplie, les forces du bloc socialiste se divisent entre deux directions, achevant de rompre le système adverse. On relève aussi que moins de la moitié des T-62 touchés chez les Cubains sont perdus : comme lors de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'elles restent maîtresses du terrain, les équipes de réparation soviétiques font merveille. Jijiga n'est pas défendue après la percée mais elle a été le théâtre d'intenses combats en septembre 1977 -la comparaison que fait le Soviétique avec la Grande Guerre Patriotique est révélatrice d'une culture de guerre urbaine, pour ainsi dire. Il est difficile de confimer le caractère sans merci des combats mais il semble effectivement qu'il y ait eu peu de prisonniers à ce stade du conflit.
Conclusion
Les chars ont joué un rôle capital dans le conflit : lors de la première phase, ils permettent aux Somaliens d'occuper une grande partie du territoire éthiopien, lors de la seconde, ce sont eux qui autorisent la victoire décisive des Ethiopiens. Le terrain a favorisé les grandes manoeuvres blindées de ces derniers, tout comme la faible densité des armes antichars modernes chez l'adversaire. Dans ces conditions, les chars ont souvent percé seuls, avec un faible soutien d'artillerie et d'aviation, et la plupart du temps coupés de leur infanterie. La première phase de la guerre voit l'utilisation massive de T-34/85, rois du champ de bataille. Cependant, au bout de deux mois à peine, les T-34 sont relégués en seconde ligne et remplacés par les T-54 et T-55, largement utilisés des deux côtés, dans des conditions éprouvantes et sans entretien prolongé. Les M-41 et M-47 présents dans l'armée éthiopienne ont vite été mis hors de combat. Mais le vrai roi de l'Ogaden, c'est le T-62 : en dépit d'une mobilité réduite en raison du terrain difficile, son armement se révèle précieux et lui permet d'engager des cibles à 1600-1800 m, voire plus. A cette distance, les canons antichars de 85 et 100mm de l'ennemi sont inefficaces. La plupart des T-62 a rempli honorablement son rôle, sachant que les exemplaires fournis par l'Armée Rouge avaient parfois plusieurs milliers de kilomètres au compteur ! Les cas de défaillance mécanique ont été rares et les équipes de maintenance soviétiques ont fait des merveilles. Au départ des Cubains, tous les T-62 sont remis à l'armée éthiopienne. Ces machines sont encore en service, elles ont participé à la guerre contre l'Erythrée et même aux combats contre les islamistes somaliens ces dernières années.
Ci-dessous, le T-62, roi du champ de bataille de l'Ogaden.
La question de la lutte antichar a aussi été primordiale, même si les voisins de l'Ethiopie (comme le Kenya) n'ont qu'une faible force blindée avec des modèles, alors, plutôt anciens. Les canons antichars D-48 de 85 mm et les RPG-7 et autres SPG-9 sont jugés suffisants. Avant la rupture avec l'URSS, la Somalie a peut-être reçu des BRDM-2 équipés de missiles Sagger, mais en tout cas pas de formation technique pour s'en servir correctement sur le champ de bataille. Ils n'ont pas été observés durant le conflit. Les Ethiopiens n'ont pas eu le temps non plus d'en recevoir et de se former à leur utilisation. Les seuls BRDM-2/Sagger employés ont été ceux des batteries antichars des brigades cubaines : chaque batterie disposait de 2 pelotons de canons antichars T-12 de 100 mm et de 2 pelotons à 3 véhicules BRDM-2. Ces batteries auraient été utilisées lors des contre-attaques somaliennes des 1er-3 mars : l'une a été détruite par une douzaine de chars ennemis, sans que l'on sache combien de blindés elle a mis hors de combat. Les BRDM-2 restants ont appuyé l'attaque du 4 mars contre la passe de Marda en ciblant les chars enterrés, mais la consommation de missiles a été importante pour obtenir des coups au but (8 à 10). Le terrain désavantageait leur emploi, comme dans le cas des T-62 cubains. On prétend que sur l'épave d'un char somalien ont été retrouvés 6 câbles de tir de missiles antichars !
Les T-62 n'ont pas utilisé leur équipement de vision nocturne car les combats se déroulaient de jour. Ils l'ont parfois employé pour repérer les chars enterrés adverses. Les déplacements avaient lieu de nuit avec les phares, mais sans utiliser cet équipement, puisque les cieux étaient dominés par les Ethiopiens. Au niveau des véhicules blindés, il y avait de nombreux BTR-152 côté somalien. Le BTR-40 était aussi présent dans ces forces armées. Les Ethiopiens alignaient de nombreux BTR-60BP. Le BTR-50P était en nombre appréciable des deux côtés, le BRDM-2 se trouvait en grand nombre côté éthiopien. Des BMP-1 ont également été livrés mais n'ont pas été utilisés au combat. Quelques dizaines d'ASU-57 ont été employés dans les combats menant à la reconquête de Jijiga. Quelques dizaines de BMD-1 sont arrivés dans les régiments éthiopiens de commandos mais n'ont pas été employés. Viktor Murakhovski évoque la présence de quelques M-113 et automoteurs d'artillerie 2S1 côté éthiopien. Le seul modèle de ZSU utilisé était le Shilka alors que côté somalien on trouvait aussi des ZSU-57/2.
Les pertes humaines sont difficiles à établir, en particulier du côté somalien. En Russie on estime ce dernier chiffre à 20 000 morts et autant de blessés. Les seuls prisonniers -250- ont été pris par les Cubains. Les pertes en matériel sont plus faciles à établir, au moins en ce qui concerne les véhicules terrestres.
Pays
Avions
Chars
Véhicules blindés
Canons
Ethiopie
23
139
108
78
Somalie
28
172
130
204
Aujourd'hui encore, autour de Dire Dawa, Kombolcha, Harar, Jijiga, des carcasses de chars, de canons, de véhicules blindés font partie du paysage, comme des monuments de cette guerre oubliée. Le 13 mars 2008 à La Havane, on célèbre le 30ème anniversaire de la guerre pour la libération de l'Ogaden contre l'envahisseur étranger. L'ambassadeur éthiopien à Cuba a exprimé sa gratitude au gouvernement local. En Russie, la date est passée complètement inaperçue, même si les combats en Ethiopie ont impliqué des milliers de Russes intervenant comme conseillers militaires, parfois directement sur le terrain.
Mon commentaire : la guerre de l'Ogaden a vu l'emploi d'une grande panoplie de matériel, d'origine soviétique ou américaine. Les chars T-34/85 ont sans douté été utilisés à plusieurs centaines d'exemplaires : les Somaliens en avaient au moins 200 au déclenchement du conflit et les Ethiopiens en ont reçu dans les premières livraisons d'armes en 1977, sans compter ceux engagés par la brigade mécanisée yéménite. Les chars américains alignés côté éthiopien, M-41 ou M-47, disparaissent de l'inventaire après la guerre d'attrition où beaucoup ont été perdus, à Jijiga en particulier. Les deux camps alignent ensuite des T-54 et T-55 et pour les Ethiopiens, des T-62, qui finissent par dominer le champ de bataille, comme cela a été dit. Le T-62 est d'ailleurs l'un des premiers chars équipés d'un canon de 115mm à âme lisse, qui peut tirer de jour jusqu'à 4 km. L'article russe est en tout cas le seul à insister sur la dimension antichar et sur le rôle joué, côté éthiopien, par les BRDM-2 cubains armés de missiles Sagger, souvent employés contre les chars somaliens. On peut aussi noter que, d'après l'auteur, les BMP-1 et BMD-1 livrés n'ont pas été engagés au combat, contrairement à ce qu'affirment certaines sources occidentales. Le chiffre des pertes somaliennes est effectivement difficile à établir : Gebru Tareke l'estime à au moins 9000 hommes dont 6500 morts. Les pertes en matériel, d'après cette source russe, restent assez équilibrées même si l'on voit la différence dans les colonnes chars, véhicules blindés et canons en raison de la déroute de l'armée somalienne à partir de février 1978 et les nombreux abandons ou pertes qui en découlent. Enfin, il n'est pas étonnant que le souvenir de la guerre de l'Ogaden se soit perpétué à Cuba, Etat demeuré socialiste après la fin de la guerre froide et toujours dirigé par les Castro, dans Raoul, le ministre de la Défense qui était venu sur place pour préparer la contre-offensive éthiopienne. Par ailleurs, les Cubains ont engagé un corps expéditionnaire important qui a pesé dans la balance, sur le plan blindé et aérien. A l'inverse, en Russie, la guerre de l'Ogaden n'a été que l'un des conflits où l'Armée Rouge a testé à la fois son matériel mais aussi ses nouvelles réflexions sur l'art opératif ou l'emploi de nouveaux véhicules comme les hélicoptères de combat.
Un article de référence sur la guerre de l'Ogaden (surtout vue du côté éthiopien).
Gebru TAREKE, « The Ethiopia-Somali War of 1977 revisited », The International Journal of African Historical Studies, Volume 33, n°3, 2000, p.635-667.
Repris dans cet ouvrage, qui traite des différentes guerres menées par l'Ethiopie révolutionnaire de Mengistu.
Gebru TAREKE, The Ethiopian Revolution. War in the Horn of Africa, Yale Library of Military History, Yale University Press, 2009.
Sur le contexte général de la guerre de l'Ogaden et la position de l'URSS.
Robert G. PATMAN, The Soviet Union in the Horn of Africa. The diplomacy of intervention and disengagement, Soviet and East European Studies 71, Cambridge University Press, 1990.
2Le colonel à la retraite K., dîplomé de l'école des chars de Kharkov, de l'académie militaire des forces blindées, conseiller de l'état-major d'une brigade mécanisée éthiopienne de décembre 1977 à décembre 1979 ; le colonel M., dîplomé de l'école des chars de Kazan, de l'académie militaire des forces blindées ; en 1977, lieutenant, commandant d'un peloton de chars ; de décembre 1977 à mars 1978, conseiller d'une brigade blindée cubaine en Ethiopie.
3D'où le titre de l'article, empruntée à cette source.
4C'est la date traditionnellement acceptée mais l'historien Gebru Tareke soutient quant à lui que l'invasion commence en fait dix jours plus tôt, le 13 juillet.