Pages

La guerre contre les Shebab en Somalie

Depuis fin octobre 2011, une nouvelle guerre a lieu sur le sol somalien. Après 50 de disette, l’armée kényane a lancé sa première opération militaire, hormis les participations aux missions de la paix de l’ONU et de l’UA. Mais ils ne sont pas les seuls : l’Union Africaine dispose d’un immense contingent sur place, mais aussi l’armée éthiopienne qui a lancé une offensive en novembre 2011. D’une manière plus discrète, les américains et français soutiennent aussi l’invasion…

Une impression de déjà-vu ?

En 2006, l’Éthiopie avait déjà lancé une immense offensive composée de près de 30 000 soldats. L’objectif était de contrer la mouvance islamiste (les fameux « tribunaux islamiques »), qui disposait déjà d’une solide implantation dans le Sud. Trois ans plus tard, en ayant que partiellement rempli leur mission et sans avoir réussi à établir une situation sécuritaire pérenne, ils se retiraient. Ils ont laissé derrière les séquelles de cette guerre et ont même créé même un climat délétère ayant facilité l’émergence de nouvelles mouvances islamistes (les Shebab) et attisant les guerres tribales.

La raison de l’invasion du Sud de la Somalie par les forces kenyannes est – officiellement – toute simple. En un mois, de septembre à octobre 2011, quatre personnes ont été enlevés sur le sol kényan. Le Kénya, dont la principale ressource économique est le tourisme, tient à protéger ce secteur, déjà menacé par ce qui s’est passé en 20071. Jusqu’à maintenant, même si les insurgés somaliens étaient connus pour apprécier le système de rançonnement des étrangers occidentaux, ils n’avaient jamais opéré sur le territoire kényan à ces fins. Deux touristes (une britannique et son mari, plus une française), ainsi que deux humanitaires espagnoles opérant pour MSF au camp de réfugiés de Dadaab (par ailleurs le plus grand du monde, accueillant les déplacés des conflits de la région des  Grands Lacs ainsi que de Somalie et du Soudan) ont été enlevées. Aucun d’entre eux n’a été récupéré, et on ignore aujourd’hui où ils se trouvent. La française, d’un certain âge, semble être décédée et les somaliens auraient même demandé une rançon pour remettre le corps2.

Il faut cependant savoir que suite à l’invasion de 2006 par les forces éthiopiennes, l’Union Africaine avait lancé une opération de maintien de la paix en Somalie de grande ampleur (l’AMISOM, African Union Mission in Somalia). Aujourd’hui, près de 10 000 soldats sont déployés à ce titre (à noter les grosses participations du Burundi et de l’Angola, respectivement près de 3 000 et 5 000 soldats). Essentiellement présente à Mogadiscio, elle soutient le GFT, Gouvernement Fédéral de Transition, reconnu par la majorité de la communauté internationale. Ils ont, peu avant la série de rapt des occidentaux suivi de l’invasion kényane, été les contributeurs d’une importante victoire tactique : les Shebab se sont en effet retirés de Mogadiscio pendant l’été 2011, la capitale, de leur propre chef. Retrait « tactique » selon les insurgés, « défaite militaire » selon l’AMISOM. Une analyse, un peu à mi-chemin entre ces deux visions, est sans doute plus près de la réalité. Avec l’aggravation de la sécheresse et donc de la famine, il devenait de plus en plus dur pour les insurgés de pouvoir nourrir leurs soldats. L’aide humanitaire, effective sur une très faible portion de la Somalie, et essentiellement présente à Mogadiscio, avait de plus en plus de mal à atteindre les populations visées, étant détournée par les Shebab. L’aide a même été suspendue un temps, lorsque les affrontements faisaient rage à Mogadiscio et que la sécurité du personnel ne pouvait plus être assurée et les conditions de distribution de l’aide trop exigeantes. Les Shebab, en se retirant de Mogadiscio, permettaient le retour de l’aide humanitaire dans cette région, ce dont ils avaient expressément besoin pour leurs propres soldats. Ce qui s’est d’ailleurs passé : peu après leur retrait, le PAM (et autres) relançait de manière importante leur programme sur place3. Et aujourd’hui, les Shebab ne semblent pas reculer face aux assauts répétés de différentes armées.

L’enlèvement de trop

Quittant Mogadiscio, les Shebab se sont retiré vers leur sanctuaire du Sud, là où ils disposent de solides implantations (hors de portée de l’AMISOM, et encore à l’heure actuelle des forces kényanes). Autrement dit, près de la frontière kényane… La diaspora somali au Kenya est d’ailleurs très importante, puisque près de quelques millions4 de somali vivent aujourd’hui dans ce pays. Ainsi, un certain modus vivendi s’était alors mis en place : le Kenya fermait plus ou moins les yeux sur les activités des somali (qu’ils soient issus de mouvance islamiste ou non), qui consistait plus en une base arrière (opérations financières, rapatriement des blessés,…), tant qu’ils n’exerçaient pas d’activités extrémistes sur le sol kényan. Ce qui a changé avec les enlèvements d’occidentaux commencés en septembre 2011… Cependant, les Shebab ont de suite nié avoir un quelconque rapport avec ces enlèvements, et la vitesse et l’organisation avec laquelle l’armée kényane a riposté laisse penser que cette offensive était prévue depuis plus longtemps que ce qu’il est annoncé… Rompant avec leur stratégie de communication habituelle, les Shebab auraient envoyé à des médias occidentaux un email en anglais niant catégoriquement leur implication dans les rapts5. Au contraire, ils préviennent que si le Kenya tient ses engagements et s’introduit en Somalie pour leur faire la guerre (chose qui a été faite depuis), alors il y aura des « conséquences graves pour le public kényan ». Et ils ont eux aussi tenu parole : plusieurs attaques ont été enregistrés depuis, touchant même la capitale Nairobi, géographiquement éloignée de la Corne de l’Afrique. Leur capacité de frappe à l’étranger était déjà connue, puisqu’ils avaient frappé plusieurs fois à Kampala, capitale de l’Ouganda, pour faire pression quant à leur participation dans l’AMISOM.

Les Shebab intéressent les Occidentaux

Les Shebab (ou plutôt Al-Shabbaab, « la jeunesse » en arabe) est un groupe qui a été créé sur les cendres des Tribunaux Islamiques. Ces derniers étaient une alliance entre diverses factions présentes en Somalie et militaient pour l’instauration de la charia dans le pays. En 2006, avant l’offensive des forces éthyopiennes, ils contrôlaient la majeure partie du pays, y compris la capitale. Un semblant d’ordre régnait dans le pays, l’Union des Tribunaux Islamiques contrôlant le pays comme il a été rare de le voir ces dernières décennies. Ils comportaient aussi bien des modérés (tel Sharif Sheikh Ahmed, actuel Président du Gouvernement Fédéral de Transition) que des extrémistes. Le mouvement Al-Shabbaab est issu de la branche la plus radicale de l’Union des Tribunaux Islamiques, aujourd’hui disparue, et il est difficile de différencier aujourd’hui l’héritage des Tribunaux Islamiques et la branche extrémiste Al-Shabaab. En 2010, ils ont décidé de se lier à Al-Qaeda, décidant que leur combat était le même et le Jihad universel6.Ils ont aussi mis en ligne une vidéo de quarante minutes, reprenant un discous de Ben Ladden pronant alors la lutte armée contre le gouvernement somali, où s’enchaîne un montage vidéo de leurs actions armées et de logos du jihad. D’ailleurs, après la mort du chef emblématique d’Al-Qaeda, beaucoup d’experts se posaient la question si les différentes factions à travers le monde allaient se rallier à Ayman al-Zawahiri, nouveau leader qui a succédé à Ben Ladden. Ce qu’ils ont fait, à nouveau via une vidéo diffusée sur le web.


Difficile de savoir dans quelle mesure cette alliance est effective, mais il semblerait que des membres des Shebab se soient entrainés en Afghanistan, et aient aussi combattu au Yemen contre les forces gouvernementales et américaines. De même,ils auraient appris de la propagande de Al-Qaeda, notamment pour améliorer leur recrutement. Faisant face à de graves accusations d’ONG des droits de l’Homme, ils sont accusés de recruter les soldats très jeunes, dès 8 ans ou 9 ans7, et les utilise à des fins guerrières, de l’attentat suicide 8 à la cuisine et aux sévices sexuels pour les jeunes filles 9. Figurant sur la liste noire des organisations terroristes des Etats-Unis depuis février 2008, ce mouvement figure donc au premier plan de la lutte contre Al-Qaeda et le terrorisme islamiste, de par son allaince avec Al-Qaeda en Afghanistan et son implication dans le conflit au Yémen, dans lequel les USA sont déjà très impliqués. C’est pour cette raison que l’US Army est en train de déployer des bases secrètes10, essentiellement des aéroports permettant le décollage de drones, sur le territoire de la Corne de l’Afrique et la Péninsule Arabique. Une base en Ethiopie, une aux Seychelles, une autre à Djibouti, autant d’endroits d’où ils peuvent frapper les forces Shebab présentes en Somalie grâce à leurs drônes REAPER. Depuis l’échec de l’intervention en Somalie (passé à la postérité cinématograhique avec Black Hawk Down de Ridley Scott), les américains préfèrent se limiter à des drones et des actions sporadiques des forces spéciales dans la région. En 2009, un commando des Navy Seals aurait d’ailleurs tué un de leurs leaders dans le Sud de la Somalie, Saleh Ali Saleh Nabhan, alors numéro trois des terroristes les plus recherchés par le FBI 11.

Les américains ne sont pas d’ailleurs les seuls à supporter la lutte armée contre les Shebab, puisque les français aussi fournissent un soutien logistique important dans la région. Avec sa base à Djibouti, ils sont d’une aide précieuse en ce qui concerne les actions clandestines américaines dans la région. Mais ils fournissent aussi un soutien à l’armée kényane, en mettant par exemple à leur disposition un avion Transall, afin d’aider à l’acheminement de matériel vers le front12. Il y a eu aussi des bombardements par voie aérienne et maritime en soutien aux actions de l’armée kényane, par des « payes partenaires », ce qu’a nié les portes paroles respectifs des pays concernés (France, USA)13. Difficile de savoir avec exactitude de qui ils sont l’oeuvre, mais au vu des moyens (hélicoptères, missiles), ils ne peuvent être le fait de l’AMISOM, mais seulement des forces participant à ATALANTE, l’opération internationale de lutte contre la piraterie au large de la Somalie où concourent les plus grandes puissances.

Quelle solution pour la Somalie?

Difficile d’envisager une occupation sur le long terme par les forces kényanes des territoires « libérés » en Somalie – et si c’était le cas, ce serait une terrible erreur de la part du Kenya (se rappeler l’occupation par les forces éthiopiennes…). Il ne semble pas non plus qu’il y ait d’objectifs inavoués dans cette campagne militaire; il y a bien le port de Kismaayo, mais ça ne semble pas justifier une guerre non plus. On peut plutôt imaginer l’établissement d’une zone tampon à la frontière Sud de la Somalie, le long de la frontière du Kénya. Contrairement aux forces rebelles qui sévissent dans le Sahel (avec qui d’ailleurs les Shebab ont de bons liens) qui ne sont que quelques centaines14, c’est à des milliers de combattants que doit faire face l’armée kényane. La victoire totale – qui suppose la disparition des Shebab et de leur force armée – est donc peu probable, et les conditions (terrain désert, infrastructures inexistantes, absence de contrôle territorial) ne jouent pas en faveur d’une force d’occupation. Mais la question de l’après-guerre, après l’Irak et la Libye, semble encore une fois oubliée. Sans rentrer dans la géopolitique de la Somalie, qui mérite un article à elle toute seule, plusieurs parties se sont déjà proclamées autonomes (le Puntland au Nord-Ouest, et le Somaliland, à l’extrémité Est) et l’organisation du pays peut être résumée comme une succession de clans, dont les chefs n’ont autorité que rarement sur plus que leur village. Et au niveau national, il existe plusieurs « clans » différents (des tribus en quelque sorte), qui sont en compétitivité sur la scène politique. Beaucoup prônent, principalement côté occidental, comme solution à la désagrégation de l’autorité politique l’établissement d’un gouvernement légitime central qui aurait la capacité d’exercer sur tout sont territoire. Mais la mise en place d’élections, comme c’est déjà arrivé par le passé, ne peut que raviver les tensions claniques qui ne parviendraient pas à un accord et à un consensus politique. Comme le soulignent de plus en plus des acteurs de la politique locale, un morcellement du pays serait peut-être une voie de sortie, avec une autonomie élargie pour les différentes provinces. Le gouvernement ne serait alors que la vitrine pour la communauté internationale et les représentations diplomatiques, l’essentiel du pouvoir étant détenu par les acteurs locaux. Après tout, certains endroits du monde ne sont tout simplement peut-être pas faits pour accueillir notre vision de l’exercice politique…
.
Vincent Ricciardi
.
  1. En 2007, des émeutes avaient éclaté au Kenya suite aux élections, à cause de fraudes électorales et s’appuyant sur les haines tribales. Accusés de crime contre l’humanité, six personnes sont d’ailleurs actuellement jugés à la Cour Pénale Internationale. Le Procureur argentin Luis Moreno Ocampo, en charge du dossier, y a d’ailleurs donné son nom : l’affaire Ocampo Six.
  2. http://lci.tf1.fr/monde/afrique/otage-decedee-au-kenya-les-ravisseurs-cherchent-a-vendre-sa-depouille-6773542.html
  3. http://fr.wfp.org/nouvelles/nouvelles-release/corne-de-l%E2%80%99afrique-le-pam-renforce-le-soutien-nutritionnel-les-distributions-alimentaires-et-les-pro
  4. Suite au recensement de 1989, 900 000 Somali étaient présents au Kenya, mais ils seraient près de 2 300 000 aujourd’hui. Cependant, le gouvernement kényan lui-même avoue que ces chiffres sont peu crédibles. Source : Kenya: 2009 Census Delayed Over Somali Numbers, Allafrica.com, 09/01/2010
  5. http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2011/10/18/le-kenya-entre-dans-la-guerre-en-somalie_1589711_3212.html
  6. http://online.wsj.com/article/SB10001424052748704107204575038674123215854.html
  7. Amnesty International 20 juill. 2011, 23 ;20 juill. 2011, 23  ; Nations Unies 9 nov. 2010, paragr. 28
  8. Amnesty International, 29-31; Nations Unies 9 nov. 2010, paragr. 21
  9. Amnesty International 20 juill. 2011, 32; Nations Unies 9 nov. 2010, paragr. 26
  10. C’est le Washington Post qui a dévoilé l’existence et la mise en place de bases secrètes pour drones dans la Corne de l’Afrique et la péninsule arabique
  11. http://www.foxnews.com/story/0,2933,550100,00.html
  12. Il y a eu aussi . http://www.opex360.com/2011/10/24/un-transall-de-larmee-de-lair-apporte-un-soutien-logistique-a-loperation-de-larmee-kenyane-en-somalie/
  13. Idem
  14. Les forces d’AQMI sont cependant en train de s’agrandir au vu du rapprochement avec les bandes criminelles sévissant dans la région, ainsi qu’avec les anciens groupes armées qui ont fui la Libye après la chute de Khaddafi.
Source: http://www.bandung-presse.org/2012/02/shebab-kenya-guerre-somalie/

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire